Lady Fortuna

les dragons d'Emerya

« Une vive agitation régnait sur les quais au petit matin. C’était toujours le cas les jours d’arrimage. Les matelots chargeaient les caisses de messulite dans les cales des navires marchands. Ces derniers traversaient ensuite l’océan pour livrer leur cargaison jusqu’au continent. Mais avant cela, ils devaient affronter les tempêtes, de longs mois monotones, et surtout, les pirates venus piller leur précieux acconage. C’est pourquoi il y avait toujours une certaine tension à bord, et tout le monde était à cran.

Tout le monde ? Sauf Nayal, l’éternel optimiste de la « Lady Fortuna ». À bientôt vingt ans, Nayal était un des célibataires les plus prisés par la gente féminine parmi le bas peuple. Il fallait dire que le jeune homme était plutôt agréable à regarder, avec ses cheveux noirs retenus en une demi-queue haute, dont quelques mèches retombaient sur son visage bronzé. Ses yeux d’ambre n’y étaient sans doute pas étrangers. Mais il repoussait poliment les avances de ces dames. Son corps était musclé à force du travail physique quotidien sur le navire. Et puis, par-dessus tout, le matelot était toujours souriant, poli, et avait toujours un mot gentil pour toutes les personnes qu’il croisait. Même avec ceux qui ronchonnaient en permanence, comme Ross, le maître d’équipage.

Debout sur le pont à côté du bastingage, Ross s’employait, avec tout le sérieux qui le caractérisait, à compter les caisses. Il contrôlait scrupuleusement leur contenu, et s’assurait que les marins les portaient au bon endroit dans les cales. Il était aussi large qu’une armoire à glace, avait la mâchoire carrée, le regard dur sous une épaisse barrière de sourcils, une barbe noire fournie et des mains capables de vous étaler en un coup. Pourtant, il jouait rarement de ses poings, sa carrure et sa voix puissante dissuadaient de lui chercher des noises, à lui ou à ses hommes.

Nayal, et le mousse avec qui il portait une boîte passèrent devant Ross en haut de la rampe de chargement. Ils déposèrent leur fardeau aux pieds de leur supérieur qui se pencha sur le contenu pour vérifier la marchandise avant d’en sceller le couvercle.

— Souris un peu, patron, ou tu auras l’air vieux avant l’âge, plaisanta Nayal nonchalamment appuyé contre la caisse, les bras croisés sur le torse.

Il rentra la tête dans les épaules quand Ross lui flanqua une tape à l’arrière du crâne, arrachant un rire à l’autre matelot silencieux.

— Je suis déjà plus vieux que toi, alors un peu de respect, avorton. Emmenez-moi ça dans la cale numéro trois. Et trainez pas, il y a encore du boulot. Le capitaine veut qu’on prenne la mer au plus tôt.
— Détends-toi, Ross, lui répondit Nayal en souriant, désinvolte. Tout va bien se passer.
— T’as même pas idée de tout c’qui peut arriver durant une traversée, gamin ! lui rétorqua l’homme en remettant son morceau de charbon derrière son oreille. T’en es à ta combien, deuxième ?
— Troisième, chef, et on a pas vu le moindre tricorne à l’horizon ! se défendit le jeune homme.

Il faisait bien sûr référence aux pirates qui attaquaient régulièrement les navires marchands pour s’approprier leur précieux chargement.

— Un coup d’chance, gamin ! Un coup d’chance ! Compte pas trop d’ssus, c’est moi qui te l’dit. C’est pas parc’que des dragons nous accompagne qu’il peut rien nous arriver. On n’est pas à l’abri d’une violente tempête comme y’en a beaucoup à cette saison. Et puis on peut tomber malade, des bêbêtes dans l’eau potable ou la nourriture, des monstres marins qui s’attaquent à la coque ! T’as pas idée !

Nayal s’éloigna avec son partenaire de labeur pour porter la caisse à l’endroit désigné par leur chef. Le rire du jeune homme résonna sur le pont longtemps après son départ. Ross soupira en réprimant des frissons dans la nuque et continua son travail ainsi pendant encore deux bonnes heures.

Quand le soleil fut tout à fait levé, que les dernières caisses furent chargées dans les cales et l’équipage à son poste, le capitaine aboya ses ordres pour larguer les amarres. Nayal et ses collègues matelots s’activèrent dans les voilures ou sur le pont pour que le navire prenne la mer au plus vite et dans les meilleures conditions. Sur le quai, une foule rassemblée accompagna le départ de l’imposant bâtiment par une salve d’applaudissements et de cris d’encouragements. La tradition voulait qu’ainsi ils favorisassent une traversée sans encombre. Les marins étant superstitieux, cela leur mettait au moins du baume au coeur, et leur permettait de commencer leur journée dans la bonne humeur. Beaucoup laissaient ici leur famille qu’ils ne reverraient pas avant de longs mois, si la chance leur souriait. Sautant sur le bastingage, se tenant d’une main au cordage d’une voile arrière, Nayal offrit son plus beau sourire et de grands gestes du bras pour remercier toutes ses âmes de bonne volonté. Il était encore insouciant de tout ce qui pouvait effectivement leur arriver. La gorge serrée, l’estomac noué, debout au milieu du pont, Ross adressa un signe de la tête à deux enfants le visage baigné de larmes, qui se tenaient par la main.

Après un quart d’heure, les quais n’étaient plus qu’une ligne à peine visible. Soudain, deux ombres surgirent depuis l’île et s’élevèrent dans le ciel. Cette fois, les acclamations vinrent du pont de la Lady Fortuna. Tous les hommes d’équipage, bras en l’air, visages burinés levés, accueillirent leurs féroces protecteurs avec la plus fervente des reconnaissances. Ils savaient que sans les dragons, il n’y aurait pas de traversée possible. Nombre de marins leur devaient la vie.

Une fois que la capitaine eut donné ses recommandations habituelles et que le navire avançait sur les eaux calmes de l’océan, les matelots se rassemblèrent sur le pont pour leur traditionnel pot de départ. Pour eux, cela signifiait une raisonnable tournée de rhum pour se donner du courage, et discussions diverses jusqu’à ce que le soleil soit à son zénith. C’était à peu près le temps qu’il fallait à la Lady Fortuna pour arriver dans les mers du sud, où les navigateurs devaient se montrer vigilants à cause des récifs et des pirates.

Certains marins étaient adossés au bastingage, d’autres assis à même le pont. Tous faisaient cercle pour favoriser un meilleur échange. Chaque équipage d’un navire était comme une grande famille. Nayal était le plus jeune mousse recruté l’année précédente.

— Alors Nayal, raconte-nous un peu : qu’est-ce que tu ferais si tu pouvais choisir une autre vie ?… »

Pour connaître la réponse de Nayal, et connaître la suite et fin de cette aventure à bord de la Lady Fortuna, abonnez-vous 🙂

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