Lucioles

les dragons d'Emerya

« Le bruit de la pioche contre la roche se répercutait contre les parois, d’une cavité à une autre, de galerie en galerie. Courbée en deux, sa chemise trempée de sueur, Kelya mettait toute son énergie à la tâche qui lui incombait. Un bandeau autrefois beige désormais noir de saletés, retenait quelques mèches de cheveux foncés coupés courts, rasés sur sa nuque. Ses manches remontées laissaient apparaître des bras musclés, habitués à l’effort. Elle se redressa, épongea son front d’un revers de gant poussiéreux et jeta un regard alentour. Ses prunelles marrons s’arrêtèrent sur la silhouette assise un peu plus loin, la pioche posée nonchalamment contre la cuisse.

— Qu’est-ce que… Je peux savoir ce que tu fous, encore ?

Paty leva lentement sa tignasse blonde en bataille, et offrit un sourire innocent à son binôme. Au creux de sa main gantée, brillait un fragment de messulite bariolé qu’elle avait extrait de la roche, et qu’elle admirait à la lueur de son bocal de lucioles depuis un bon quart d’heure.

— C’est joli, tu trouves pas ? dit-elle d’une voix fluette.

Kelya souffla bruyamment, et s’approcha d’un pas énergique.

— Tu en vois tous les jours de ta misérable existence, je comprends pas ce qui t’émerveille à ce point ! rétorqua-t-elle.

D’un geste vif elle arracha le fragment des mains de la jeune femme et le jeta dans le chariot presque plein. Et s’il était ainsi rempli, ce n’était pas du fait de Paty, qui passait son temps à prendre des pauses pour manger et boire, à commenter tout ce qu’elle voyait comme si elle le découvrait pour la première fois, ou même à faire des siestes. Si le binôme pouvait se vanter chaque soir d’avoir rempli leur quota, c’était uniquement grâce à Kelya qui abattait le travail pour deux depuis des années. Pourtant, elle n’avait jamais dénoncé Paty au contremaître. Elle n’avait pas non plus demandé à avoir un autre partenaire. On lui aurait posé des questions, Paty aurait eu des ennuis, et ce n’était pas ce qu’elle souhaitait. Alors elle prenait sur elle, se chargeait de rappeler à la jeune femme ce pour quoi elle était là, et qu’elle devrait quand même faire sa part.

Bon gré mal gré, Paty soupira et se remit sur ses pieds. Elle empoigna mollement le manche de sa pioche et gratta la roche sans conviction. Exaspérée par ce comportement, Kelya grinça des dents et reprit sa place un peu plus loin, là où elle avait déniché un filon particulièrement abondant de messulite. On appelait cette gemme « la pierre de dragon » parce que le minerai était directement issu des restes de coquilles d’oeufs des jeunes dragons éclos. Quand ils se désagrégeaient, les morceaux fusionnaient avec la roche et se laissaient recouvrir par elle. Il fallait alors creuser la pierre pour en extraire le nouveau minerai ainsi constitué, aux reflets multicolores, comme des petites galaxies. Cette pierre brute se vendait à prix d’or sur le continent.

Les joailliers l’utilisaient pour confectionner des bijoux très prisés par les dames de la haute société notamment. On lui conférait des propriétés énergétiques très fortes, de la simple protection aux performances sexuelles des hommes. C’est pourquoi les soldats devaient lutter contre les nombreuses attaques de pirates et de contrebandiers qui pillaient les navires marchands, et transportaientt les cargaisons de messulite entre l’île d’Emerya et le continent.

Kelya abattit son outil avec hargne, grognait à chaque retour de bras, comme pour se donner du courage et du coeur à l’ouvrage. Devant ses yeux, repassait sans cesse le comportement apathique de Paty, son regard bovin, son sourire naïf. Elle frappa de plus en plus fort jusqu’à en avoir si mal aux bras qu’elle ne pouvait plus lever sa pioche. Haletante et en sueur, elle se tourna vers Paty pour lui faire part de son ressenti avec véhémence. Cette dernière s’était laissée glisse contre la paroi, sa tête reposait contre son épaule, des mêches blondes se collait à ses joues. Elle ronflait.

— Je rêve ! s’écria Kelya à plein poumon.

Les lucioles s’agitèrent dans leurs bocaux. Paty sursauta et se redressa vivement. Elle essuya le filet de bave au coin de sa bouche, dégagea ses cheveux, et penaude, reprit sa tâche sans plus de conviction.
Finalement, elle soupira.

— Tu imagines si on trouvait des oeufs de dragons ?
— C’est impossible, rétorqua Kelya d’un air bougon. Tu sais bien qu’ils ne viennent plus nicher ici.
— Oui, mais imagine. Peut-être qu’il y a encore des oeufs quelque part ?
— S’ils ne sont pas couvés, ils sont morts.
— Peut-être pas ! s’exclama Paty avec espoir. Il y a tellement de choses qu’on ignore sur eux. Pourquoi ils ont la capacité de se transformer en être humain ? Comment ils se reproduisent ? Est-ce qu’on ne devrait pas les considérer plus comme des humains qui ont des aptitudes, que des animaux capables de penser ? Pourquoi est-ce qu’ils se laissent soumettre au lieu de nous cramer sur place et de reprendre ce qui leur est dû ?

Appuyée sur le manche de sa pioche, Kelya sourit, amusée. Quand elle parlait « dragons », Paty n’était plus la même. Une énergie nouvelle l’animait, son esprit inventait des théories fantasques. Elle aurait mieux fait de choisir la voie des études ou de la recherche, plutôt que de la suivre dans les mines. Il était trop tard pour faire marche arrière, malheureusement. Kelya avait elle-même mis ses rêves de côté il y avait bien longtemps.

— Allez, Paty. Viens m’aider par ici. Plus vite on s’y remettra, plus vite on pourra sortir d’ici.
— D’accord, répondit la plus jeune en faisant la moue.

Elle lâcha un soupir à fendre l’âme et commença à frapper la roche à l’endroit que lui avait désigné Kelya. Cette dernière ferma son esprit aux émotions qui menaçaient de ressurgir. Ce n’était pas après Paty qu’elle en avait, mais après le gouvernement, les politiques et les nobles aux coffres bien remplis. Tous ceux qui ne se souciaient pas de savoir ce qui se passait là-dessous, dans quelles conditions leur précieuse messulite était extraite, et quelles conséquences cela avait sur les dragons eux-mêmes. Elle frappa plus fort, mettant sa colère au service de son travail. Jusqu’à maintenant cela lui avait toujours permis de tenir les quotas.

— Oh ! Regarde Kelya, comme il est beau ce fragment ! s’extasia Paty qui tenait au creux de sa main une messulite de belle taille.
Mais Kelya en avait marre d’être interrompue sans arrêt, ralentie dans sa tâche, à devoir supporter l’émerveillement de sa compagne.

— Paty ! Au travail, ou j’appelle le contremaître !
— Tu ferais pas ça !
— Je vais me gêner !
— Mais, j’ai juste…
— Ça suffit ! cria-t-elle.

De rage, elle abattit sa pioche qui s’enfonça dans la roche et y resta plantée malgré les efforts de l’ouvrière qui tirait sur le manche de toutes ses forces. Des larmes de colère brouillèrent sa vue.

Soudain, un grondement sourd monta depuis le fond de la galerie plongée dans le noir.… »

Pour savoir ce qui arrive à Paty et Kelya, et connaître la fin de cette aventure, abonnez-vous 🙂

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